La chute du président Pedro Castillo Terrones au Pérou

Chronique d’une mort annoncée et le retour musclé de la mafia au sein de l’état péruvien (1/3)

par Julio Bendezu-Sarmiento –  Chercheur au CNRS  – Membre de la France insoumise international


Il ne s’agit pas d’une fiction mais bien de la dure réalité, celle que le peuple péruvien traverse aujourd’hui dans une page nouvelle et inédite de son histoire. Ce pays ravagé par des conflits sociaux permanents, asphyxié par la pauvreté et l’inégalité est aujourd’hui entre les mains d’une caste politique de droite fachiste et d’une gauche dépourvue des principes élémentaires d’honnêteté, de moralité et d’éthique. Cette dernière composante politique a indéniablement trahi l’intrépide président de la République, Pedro Castillo Terrones, qui a voulu maladroitement écouter la demande d’une grande majorité de la population de son pays, celle de dissoudre le Congrès de la république.  PEDRO CASTILLO

 

L’histoire commence le 7 décembre, après un message télévisé qui s’est répandu comme une traînée de poudre : Pedro Castillo venait de dissoudre le Congrès, d’ordonner l’état d’urgence accompagné d’un couvre-feu qui devait commencer le même jour à 22h. La réaction de la population a été immédiate, un groupe de personnes s’est spontanément rendu dans le centre historique de Lima pour célébrer la chute des membres du Congrès. Pourtant, un président ne peut dissoudre le Congrès que lorsque cet organe législatif a refusé deux fois la confiance au premier ministre, ce qui n’était pas le cas.

 

À 12 h 30, une session du parlement monocaméral a été convoquée pour approuver la motion de vacance présidentielle. La population était dans l’expectative, il n’y a pas eu de soutien massif à l’initiative de Pedro Castillo, contrairement à 2019 lorsque Martin Vizcarra avait dissous le Congrès et appelé à des élections législatives. Au même moment, Twitter était rempli d’annonces de démissions, le cabinet de Betssy Chavez, sa première ministre, se vidait progressivement, les ministres défilaient les uns après les autres en s’opposant ouvertement à l’action de Pedro Castillo et à son « coup d’État constitutionnel ». Ses derniers soutiens politiques ne pouvaient pas y croire : «Pourquoi a-t-il fait ça ?» était l’une des questions les plus répétées. On aurait fait croire au président Pedro Castillo qu’il allait être démis de ses fonctions, car le jour même, dans l’après-midi, il était convoqué au Congrès pour une troisième motion de vacance. Cependant, l’opposition n’avait apparemment pas les 87 voix (sur 130) nécessaires pour parachever son dessein. La presse péruvienne estimait ce chiffre à environ 83 avant l’annonce de la dissolution du Congrès. Que s’est-il passé ? Les médias supposent que certains des « plus proches collaborateurs » auraient persuadé le président que le Congrès disposait des 87 voix et qu’il était donc nécessaire de réagir de cette manière. Tout a changé avec le message de Pedro Castillo à la télévision nationale, qui a secoué l’ensemble du Congrès, conduisant même ses alliés à changer leurs votes. Au final, même 5 membres de Perú Libre (le parti avec lequel il est arrivé au pouvoir) se sont prononcés en faveur de sa destitution. La décision erratique de Pedro Castillo a porté à 101 le nombre de voix en faveur de la vacance.

chronique d’une mort annoncée et le retour musclé de la mafia au sein de l’état

Pedro Castillo accompagné par son avocat

A. Torres lors de son arrestation à Lima.

Alors que les membres du Congrès votaient de manière précipitée, la question «Que va faire Castillo ?» était sur toutes les lèvres. A ce moment-là, les forces armées et la police nationale venaient d’annoncer qu’elles étaient « respectueuses de l’ordre constitutionnel établi » et contre le « coup d’État ». Le sort du président était scellé, car l’histoire de l’Amérique latine montre amplement que c’est l’armée qui a le dernier mot. Pedro Castillo semble avoir été induit en erreur par les forces armées et la police qui avait négocié avec le général de l’armée de terre à la retraite Williams Zapata, aujourd’hui président du Congrès. C’est apparemment par naïveté que Pedro Castillo a fait confiance aux militaires en poste, qui ont fini par lui couper l’herbe sous le pied.

Très peu de temps après ce communiqué conjoint de l’armée et de la police nationale, les caméras de télévision ont montré Pedro Castillo, sa femme et ses deux enfants quittant le Palais présidentiel en compagnie de son ancien Premier ministre Aníbal Torres, l’un de ses plus proches collaborateurs. Ils ont quitté les lieux avec une escorte en direction de l’ambassade du Mexique, comme l’a confirmé le jeudi 8 décembre le président mexicain lui-même, Andrés Manuel López Obrador. Pedro Castillo pensait disposer des ressources nécessaires pour se protéger, jusqu’à ce que le chef d’état-major de la police nationale, le lieutenant général Vicente Álvarez Moreno, ordonne de stopper sa voiture. Fait inédit, alors que les membres du Congrès n’avaient même pas fini de voter la vacance au Congrès, l’ancien dignitaire était déjà en état d’arrestation. Les réseaux sociaux et la presse ont rapidement été remplis de photos et de vidéos montrant Pedro Castillo détenu en « flagrant délit ». Bien qu’habitué à voir des présidents empêchés de terminer leur mandat, les Péruviens ont cette fois été choqué par un Pedro Castillo privé de liberté et par des images plus proches de celles de la guerre contre le trafic de drogue en Colombie que du monde politique. C’est le sixième président du Pérou qui tombe en disgrâce en moins de cinq ans.

 

Pedro Castillo a-t-il eu tort de dissoudre le Congrès ? de dénoncer l’obstruction systématique du Congrès aux projets de loi présentés en faveur du peuple ? de demander la mise en place d’une constituante afin d’obtenir une nouvelle Constitution ? de souhaiter une réforme totale du pouvoir judiciaire, du Conseil national de la justice, du bureau du procureur général, de la Cour constitutionnelle ? de dénoncer les médias mercenaires qui, depuis quinze mois, démolissent matin, midi et soir sa personne et son gouvernement ?A-t-il eu tort de vouloir établir un gouvernement d’exception temporaire jusqu’à l’élection dudit Congrès ? Beaucoup répondront oui, parce qu’il n’a pas suivi les règles de la Constitution, celle-là mise en place après le coup d’Etat d’Alberto Fujimori et Vladimiro Montesinos en 1993 et qui a depuis permis le développement davantage la corruption mafieuse sous les mandats d’Alberto Fujimori lui-même, d’Alejandro Toledo, d’Alan García, d’Ollanta Humala, d’Pedro-Pablo Kuczynski, de Martin Vizcarra et de Francisco Sagasti. La question de ceux qui soutiennent encore le président Pedro Castillo consiste à se demander si après trente ans de décadence de l’État, il était dans l’obligation de suivre ce malheureux statut fujimontesiniste appelé la Constitution de 1993 ?

 

Vers 16 heures ce 7 décembre fatidique, d’une manière quelque peu hâtive, du moins juridiquement, la vice-présidente Dina Boluarte, jusque-là farouche critique de la vacance présidentielle, a prêté serment, devenant ainsi la première femme présidente de la République à entrer en fonction constitutionnellement.

Una respuesta a “La chute du président Pedro Castillo Terrones au Pérou”

  1. Merci pour la chronologie .
    Hélas et par ailleurs, je crains fortement que le mouvement gazeux appelé « F.I » ne soit qu’une opposition de principe stérile, dsl .

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